| D’abord, on n’écrit jamais pour soi, on écrit toujours pour les autres. Aussi, dès les prémices de l'humanité, notre ancêtre peignait-il sur les parois de sa grotte préhistorique ou de son tombeau égyptien non pas pour lui-même mais pour les Dieux dont il sollicitait la bienveillance. Ensuite, se débarrassant de ses peurs anciennes à mesure qu’il gagnait en assurance en s’appropriant le monde, l'homme s’affranchira graduellement des Dieux, se tournera de plus en plus vers ses congénères. Quoi qu’il en soit, nul n'oserait aujourd’hui se tenir au pied du Parthénon et prétendre que Phidias en réalisa les statues pour son simple plaisir, sculptant dans son coin un peu comme on parle tout seul. Et pense-t-on une seconde que Mozart composait pour sa petite personne ? S’il prenait un plaisir infini à coucher sur la portée une phrase musicale particulièrement inspirée et virtuose, c’était en anticipant la jouissance tout aussi infinie qu’en concevrait le public né ou à naître qui l’écouterait en concert, puis plus tard en MP3. Par conséquent, un roman n’est pas un journal intime. Le journal intime est un exutoire hygiénique, une catharsis quasi psychanalitique destinée à vous laver du péché originel du mal-être, son principe même résidant dans le fait que les émotions qu’il contient doivent rester secrètes à jamais, personne ne devant les partager avec son rédacteur qui ira jusqu’à mettre sous clé ledit journal (les parents qui ont lu celui de leur ado savent les drames qu’une telle trahison peut occasionner…). Le principe même d’un roman repose sur un fondement diamétralement opposé : les émotions qu’il contient n’ont de raison d’être que parce qu’elles seront partagées avec le plus grand nombre. On touche là à l’essence même de l’art, à son but, à son « utilité ». Reste à savoir pourquoi certains sont nés pour écrire et d’autres pour lire. « L’écriture te choisit, tu ne choisis pas l’écriture » disait Bukowski. Personnellement, déjà tout gosse, je consignais dans des carnets souvenirs et pensées, c'était compulsif, maladif, en fait, je crois que j'écrivais avant même de savoir écrire, écrivant des histoires en mon for intérieur aussitôt que je commençai à parler. Ainsi, si écrire s’apprend à l’école, si écrire des romans peut s’apprendre à l'université, être écrivain ne saurait s’apprendre : on l’est ou on l’est pas. On naît passeur d’émotion, on ne le devient pas. En d’autres termes, il ne suffit pas de savoir le dire, encore faut-il avoir quelque chose à dire. Or, les beaux faiseurs sont légion dans notre métier, on leur donne des prix, on les honore dans des universités, on les adoube dans des académies. Mais, ne vous y trompez pas, ces gens-là sont tout le contraire d’un écrivain. Tout le contraire d’un Fante, d’un Simenon, d’un Bukowski, d’un Céline, d’un Salinger, d’un Fitzgerald, d’un Carver, d’un Chandler, d’un Miller, d’un Himes, mes chers maîtres à qui je dois tant. Oubliez le Goncourt ou le Flore de l’année et relisez-les séance tenante. Merci pour eux. Merci pour vous. |
SALON DU LIVRE DE BOULOGNE-BILLANCOURT 2011 Débat : « Le passage à l'écriture : plaisir ou nécessité ? » (Intervenants : Bertrand Latour, Joëlle Miquel, Sébastien Marnier, Marie Billetdoux) |
Bertrand Latour |
