Bertrand Latour (Paris, le 3.10.11)
D'abord, je nais en août 1963 à Pantin.
Après, je passe ma première année à Bab-El-Oued, faubourg d’Alger, ma mère y ayant rejoint
mon père appelé sous les drapeaux.
Après, je passe mon enfance en grande banlieue où mon père est dentiste, ma mère, infirmière
et mon frère, mon frère. Cité HLM deux ans, puis maison avec jardin. Ski l'hiver, mer l'été : la vie est belle.
Après, j'obtiens un diplôme de comptabilité à Paris. Pourquoi la comptabilité ? Me demandez pas, je
l'ignore encore, j’étais trop fier pour aller en fac de lettres, je pensais déjà tout savoir sur la littérature,
avoir tout compris d'Homère à Djian. À la réflexion, je crois que la compta fut une façon de refuser
l'obstacle. Assez classique comme comportement.
Après, je pars faire mon service militaire. Ah, la France profonde, sa faune, sa flore, ses beuveries...
Après, je pars faire le con sur un campus à San Diego, Californie, officiellement pour apprendre
l'américain, officieusement pour apprendre les Américaines, on a vingt ans ou on l'a pas.
Après, je suis comptable à Paris, j’allais dormir aux WC sur un lit improvisé de papier hygiénique, tout un
programme…
Après, je suis visiteur médical en Renault dans le 77, puis manutentionnaire en usine dans le 94,
puis chômeur en baggy dans le 75 où je deviens agent immobilier en Zara, puis me voilà
marchand de biens en Weston, puis intérimaire-à-tout-faire en Nike, à savoir démonteur d'échafaudages
la nuit en hiver, déménageur de mystérieuses armoires au Muséum D'Histoire Naturelle, vigile dans des pince-fesses VIP ou encore enquêteur à EuroDisney avec un gros
chapeau, une méchante redingote et de vilaines bottes sortis de je sais pas quel cartoon. Puis, un beau matin, je me retrouve dans la police et, pendant toutes ces années,
j'écris des romans refusés par tout éditeur sain de corps et d'esprit.
Après, je pars pour Montréal où je me frotte au Canada avant que de m'enfermer un an dans une chambre meublée afin d'écrire, notamment huit nouvelles, j'en envoie
une à quelques grands écrivains, l'adressant à leur attention chez leurs éditeurs respectifs. Parmi eux, Jean Echenoz, Prix Goncourt 1999, qui l'aimera tant qu'il se bougera
pour que cette nouvelle et les sept autres soient publiées (Comme Un Beau Grand Slow Collé, Denoel, 2004).
Après, je reviens à Paris et resuis intérimaire-à-tout-faire et j’écris.
Après, je touche le chômage et j'écris.
Après, je suis au RMI d'avant le RSA et j'écris, ne parvenant à joindre les deux bouts que grâce à des petits à-côtés genre téléacteur à M6 Boutique ou serveur dans des
cafés (mon meilleur souvenir : servir Houellebecq dans une brasserie Place D'Italie, mais impossible d'établir la connexion, trop de monde en salle et Michel était torché).
Après, je publie mon deuxième livre (Les Yeux Plus Gros Que L'Amérique, Flammarion, 2007).
Après, je suis chauffeur de limousine pour le plus grand hôtel du monde, je transporte jusqu'au bout de la nuit des stars et leur bodyguard à la vue basse et aux tempes se
touchant presque, des top-models et leur suite, des têtes couronnées, des rockers, des Prix Nobel, des présidents de la république, de faux industriels russes et de vrais
trafiquants d'armes nigérians qui parlent en milliards de dollars sur la banquette arrière, j’ai un costard noir, des chaussures lustrées qui marchent toutes seules et un
carrosse autotracté aux vitres fumées que je ne dois pas rayer sous peine d’actionnement du siège éjectable, mais vous excitez pas, n’allez pas vous imaginer des choses,
les milliardaires sont comme vous et moi, malades, tristes et troudeballés comme vous et moi, et ils sont aussi très sympathiques, cent euros de pourboire vous rendant
n’importe quel empafé très sympathique, bref, je ne suis qu'un valet qui a le droit de vote et ne l'exerce même pas.
Après, je touche le chômage et j'écris.
Après, je publie mon troisième livre (Un Milliard Et Des Poussières, Hachette Littératures, 2008).
Après, ça dépend de vous. J'ai vendu 500 exemplaires de mes deux premiers bouquins, 5.000 de mon dernier, me
ferez-vous boire la lose jusqu’à la lie avec le quatrième, La Deuxième Vie De Victor Hurvoas ? Finalement, Modigliani,
Schubert, Fitzgerald, Rembrandt, Méliès, Satie, Camille Claudel, Robert Johnson, Verlaine ou Vivaldi, pour ne citer
qu'eux, ne sont-ils pas morts dans la pauvreté et l'oubli ? Savez-vous combien de toiles Van Gogh vendit de toute sa
chienne de vie ? Une. Une malheureuse croûte. Ça calme. Et avec ça, il était sponsorisé par un frère marchand d'art,
Théo, son plus grand admirateur. Je ne nie pas que Picasso, les Beatles ou Hemingway aient jamais existé, je dis
simplement que leur destin d’artistes starifiés de leur vivant ne parle pas forcément pour la plupart de leurs pairs. Je
dis aussi que peu de gens ont appris à peindre, chanter, jouer la comédie ou de la guitare, mais que tous ont appris à
écrire, ce qui, d'entre toutes les carrières artistiques, ne fait pas forcément de la carrière littéraire la plus aisée à
embrasser car la moins concurrentielle. Pour preuve, savez-vous pendant combien de temps Houellebecq et sa
femme durent-ils faire le siège des Éditions Maurice Nadeau afin que le meilleur livre des Années 90, Extension Du
Domaine De La Lutte, soit publié après qu'il eut été refusé partout ailleurs ? Une année. Toujours est-il qu'en ce 1er
septembre de l'an de grâce 2010, je me dis que le succès, ça me détendrait un peu le slip. Encore que, si j'échoue
derechef avec mon nouveau roman, je me verrais bien étreindre mes parents et mon frère bien-aimés avant d'aller
faire l'import-exportateur à Bombay, le crêpier à Casablanca ou le rien-du-tout à Houston et, la nuit, reclus dans une
chambre à l'instar de Salinger dans sa cabane du New Hampshire, bourré de café et de vinasse, chevauchant et
cravachant l'inextinguible haine miséricordieuse que m'inspire l'Homme tout en remâchant comme le chewing-gum
des anges la douce rancœur qui me fut impartie à la naissance, là, dans cette chambre exactement, j'y produirai des
romans jusqu'à ma mort. Dieu m'est témoin qu'il n'y a qu'un seul métier pour lequel je sois né : écrivain. Born into
this. Je suis une raison hantée, hantée par les mots, par l'émotion, j'écrirai jusqu'à la dernière minute, jusqu'à ce que
l'argent me faille, jusqu'à plus d'encre dans ma salive. Oui, Dieu et mes maîtres m'en sont témoins, mes chers
maîtres, les Fante, Simenon, Céline, Bukowski, Salinger, Fitzgerald, Carver, Chandler, Miller, Himes, Hemingway,
mais aussi Chateaubriand, Austen, Stendhal, Flaubert, Balzac, Maupassant, Tchekhov, Steinbeck, Faulkner, Proust,
Cohen, Roth, Westlake, Auster, Ellroy, Modiano, ainsi que Robert McKee, j’en oublie, Echenoz me pardonne, et j'ai
pas tout lu non plus...
Sinon, à part ça, je me brosse les dents deux, voire trois fois par jour, j’adore dormir, boire, manger et rouler en
Triumph Bonneville au clair de lune sur une corniche en lacets pendant que les ongles longs vernis de Sarah B me
caressent la peau de l’intérieur de l’avant-bras. Je carbure au thé, au miel et une biture par semaine. Comme je
déteste perdre mes cheveux, j’ai décidé de les raser, inutile de dire que, par pure jalousie mal placée, je hais les
chevelus.
Je n’ai jamais tué personne mais j’ai quand même fait quelques grosses conneries dans ma vie et surtout celle de ne pas investir dans trois ou quatre studios du temps où
j’étais dans l’immobilier. Précisons toutefois que mon père a récemment profité d’une fenêtre fiscale favorable pour remédier à ma grande inconséquence tout en évitant de
se faire spolier par l’État du fruit d’une vie de labeur passée à soigner des banlieusards et autres cailleras, il m’a fait don d’un studio au dernier étage d’un immeuble calme,
ça me change de ma studette à Lagny avec pour voisins un couple de crétins des îles qui se mettaient sur la gueule constamment, de mon HLM dans le Treizième, clapier
pour vieilles à chats, cas sociaux et dealers, ou de ma piaule à Montréal avec à droite un sans-papiers algérien et sa musique arabe à fond et en dessous une danseuse du
Saskatchewan et sa manie de balancer les affaires de son mec par la fenêtre en hurlant pire qu’une cinglée. Qu’on se rassure,
ces déboires de voisinage sont maintenant
derrière moi : aujourd'hui, j’habite à Paris au dernier étage et j'arrive encore à me passer d'une télé et c’est tant mieux.
5h58 du matin, les volets roulants de mon voisin grincent en s'ouvrant et, moi, je vais me coucher après avoir encore martelé un clavier toute la nuit. Merci à l'ASS,
l'Allocation De Solidarité Spécifique, ma villa Médicis à moi, bulle état-providentielle me permettant d'écrire au chaud, au sec et le ventre plein. Et, de grâce, plus de leçons
de morale sur le fait que je suis un parasite social, à la guerre comme à la guerre, sans compter que j'ai le sentiment de me faire justice moi-même en étant mon Robin
Des Bois, leur reprenant ce que, de tous côtés, ils m’ont déjà volé ou me voleront un jour si j'ai le malheur de les énerver en gagnant quelque argent. 5h58 du matin, il ne
me reste donc plus qu'à aller m'allonger sur ma couche Ikéa et à m'endormir en rêvant d'un miracle.
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Addendum du 20.10.11. Certes, je viens de vendre mon premier scénario à un gros producteur de cinéma et,
certes, Théa, ma fille, mon sang, ma vie, est née hier, illuminant le monde de sa petite présence. Il n’empêche que
rien ni personne ne saura effacer l’affront cinglant que s’est vu infliger La Deuxième Vie De Victor Hurvoas qui, deux
mois après sa parution, n’a toujours pas récolté un article. Pas un. Pas un malheureux entrefilet. Ça calme. Mais,
entre nous, pourquoi me choisir moi plutôt qu’un autre parmi les 600 de la rentrée littéraire ? D’autant que je n’ai
aucune relation dans les médias ou l’édition (j’ai passé plus de temps dans le RER qu’au Flore…) et aucune
disposition pour faire de la lèche (« Tu n’es pas assez convaincant », m’a-t-on lancé l’autre jour…), d’où d’ailleurs
cette fâcheuse propension qui est la mienne à invariablement sympathiser avec le serveur dans les soirées
parisiennes où je suis censé me bâtir un réseau. Dire que tout cela est ma vie… Je ne suis rien, ne suis qu’un mec
de banlieue qui, brûlant depuis toujours du feu sacré de l’écriture, a sacrifié son existence sur l’autel de son art. Las,
pour l’heure, je n’ai eu en retour que du vent, si on omet ces anonymes qui m’écrivent en me déclarant qu’ils ont
aimé tel ou tel de mes bouquins et dont, en définitive, l’avis m’importe infiniment plus que tous les prix littéraires,
tous les satisfecit journalistiques, tous les panthéons universitaires dont je n’ai positivement que foutre. Que ce soit
bien clair : on me donne, je prends, mais, s’il faut aller s’improviser précieuse ridicule, bobo à la page, indigné des
beaux quartiers ou bouffon du roi en leurs bars vintage, en leurs raouts Bon Chic Bonne Gauche, en leurs
haussmanniens montmartrois, j’ai mieux à faire : écrire. Il reste que quatre romans, quatre échecs, quatre livres
mort-nés, tant d’avanies et de frustrations, généralement, ça vous casse un écrivain. Ou pas. Car il semblerait que j’aie le cuir solide et une résilience à bouffer des briques
puisqu’aujourd’hui, je remonte sur le ring, me remettant à l’ouvrage. C’est que j’ai beau boire la lose jusqu’à la lie, il faudra des gifles autrement magistrales pour me
bousiller, ne fût-ce que m’entamer. Et me voilà déjà reparti à l’assaut de mes moulins littéraires, warrior comme jamais, insatiable Don Quichotte s'étant tatoué sur le bras

que ses maîtres, ses chers maîtres, en ont vu d’autres et des pires et qu'un humain sur deux vit avec moins de 2 dollars par jour. 5h49 du matin, les volets roulants de mon
voisin grincent en s'ouvrant et, moi, effondré sur ma chaise, j’ai les yeux scotchés à la phrase encadrée au-dessus de mon écran : « Les petites blondes à chatte étroite
sont arrivées trop tard, les caméras sont arrivées trop tard […], mais les Dieux m’ont donné un bon bouclier (Charles Bukowski) ». Et, d’un coup, je me souviens que, Céline
et Cohen avaient raison, distilleriez-vous l’humanité, il n’en sortirait que du jus de « chiennerie » et de « babouinerie universelle[s] ». Ce qui me ramène en pensée à la
dernière fois qu’une main se tendit vers moi, c’était celle de Jean Echenoz. C’était en 2003. C’était il y a huit ans. C’était quand je croyais encore en l’Homme.